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Les sceaux de la Grande châsse de saint Maurice, remarques préliminaires

Les sceaux de la Grande châsse de saint Maurice, remarques préliminaires

Pierre Alain Mariaux

Le 17 juin 1668, sollicité par l’évêque de Sion Adrien IV de Riedmatten (1646-1672), Jean-Jodoc de Quartéry, abbé de Saint-Maurice (1657-1669), procède en sa présence à l’ouverture de la Grande châsse de saint Maurice (ill. 1). L’abbé en donne un bref compte-rendu dans sa Vita sancti Mauricii et sociorum milites Thaeb[eorum] […], manuscrit autographe conservé aux archives abbatiales[1]. Dans cette compilation d’actes divers intéressant l’histoire de l’abbaye, l’abbé mentionne « des événements significatifs ou marquants survenus entre 1628 et 1669 »[2], au sein desquels cette visite des reliques occupe une place singulière. Dans un court paragraphe (ill. 2), il cerne la visite : « […] aperimus arcam reliquiarum sancti Mauritii in qua in membrana erat scriptum rubricis litteris : Hic est corpus sancti Mauritii Ducis et Martyris. Item reperta est scheda divisionis corporis sancti Mauritii cum duce Sabaudiae. » A l’intérieur de la châsse, l’abbé découvre ainsi deux documents, un parchemin et une feuille, qui sont toujours conservés aux archives abbatiales : le premier est une étiquette identifiant les reliques de saint Maurice, dans une textualis gothique à l’encre rouge datée du XIIIe siècle (ill. 3)[3] ; la seconde est un compte-rendu succinct du partage du corps du saint avec le duc de Savoie (ill. 4)[4].

Ce dernier document, daté du 22 juillet 1599, rappelle en effet l’événement de la division des reliques du saint patron, intervenu neuf ans plus tôt, et explicite le retour des reliques du saint dans la Grande châsse par Adrien II de Riedmatten, abbé commendataire de Saint-Maurice (1587-1604), en présence de Gaspard Quartéry, banneret général (1582-1592) puis châtelain de la ville de Saint-Maurice de 1592 à 1599, et d’un certain Etienne de Riedmatten, dont la fonction n’est pas précisée. Ces documents ne permettent pas de trancher quant à la localisation des reliques du saint avant le partage controversé : se trouvaient-elles dans la châsse dite de Nantelme, reliquaire daté de 1225 et réalisé à la demande de l’abbé Nantelme si l’on se fie à une longue inscription fixée sur son faîte[5] ? Etaient-elles au contraire de tout temps déposées dans la Grande châsse ? Sur la base de ces informations, il est impossible de répondre à la question ; en revanche, cet élément apporte une preuve indirecte de l’existence de la Grande châsse de saint Maurice au moins dès la fin du XVIe siècle.

Les trois protagonistes, ainsi continue le feuillet de 1599, « venerandam corporis Divi Mauritii capsam pienter occluserunt et devote obsignarunt », fermèrent pieusement la châsse vénérée du divin corps de Maurice et la scellèrent dévotement. Le feuillet précise de même, mais sans trop entrer dans le détail, le nombre d’ossements replacés dans le reliquaire : trente grands ossements et septante plus petits (« ossalium majorum triginta et minutiarum ad septuaginta recondita fuerunt »). Ce détail comptable est très précieux, car Jean-Jodoc Quartéry, qui lit sans aucun doute le feuillet d’Adrien II qu’il découvre en 1668, peut ainsi vérifier que le contenu de la châsse n’a pas évolué depuis la fin du XVIe siècle. Dans son propre compte-rendu de visite, il mentionne en effet la présence des trente ossements de grande taille, mais d’une centaine d’os plus petits et de fragments (« ossia maiora reperta sunt 30 et minutiora seu fragmenta 100 […] »), parmi lesquels trois beaux fragments de crâne bien plus épais de couleur chair, deux radius, un tibia, deux côtes, les morceaux de deux vertèbres et deux autres plus grands d’un second tibia. Quant aux fragments les plus ténus, sous forme de cendres ou réduits en poudre, l’abbé les rassemble dans une pyxide d’argent dont il précise qu’il l’avait donnée lui-même à cette fin précise (« Ultra hæc, posuimus cineres seu pulveres in pixide argentea, quam ego, abbas Quarteri, in hunc finem donavi. »). La pyxide d’argent a été retrouvée dans la Grande châsse de saint Maurice lors de son ouverture, le 12 avril 2017, par Monseigneur Jean Scarcella (ill. 5)[6].

La visite du 17 juin 1668 a fait l’objet d’un compte-rendu plus circonstancié de Christian Ritteler, chanoine de Sion et protonotaire apostolique, également présent ce jour-là. Les archives abbatiales en conservent une copie, rédigée de la main du chanoine Hilaire Charles vers 1750-1770 (ill. 6)[7]. Le chanoine sédunois relève également la présence des deux documents écrits, précise que le second est « scripta manu propria reverendissimi quondam Adriani de Riedmatten, abbatis commendatarii Agauni », et détaille en les identifiant les reliques contenues dans un sachet de soie verte tissée au fil d’or. Le nombre plus important de petits ossements l’interpelle également, car cela lui apparaît en contradiction avec ce qu’affirme le texte de 1599, qui en comptait septante. Il avance l’hypothèse selon laquelle ils se sont certainement brisés à cause des fréquentes secousses subies lors des processions (« […] haud dubie ex aliis confractis multiplicatæ, abinde ob commotionem frequentem capsæ solitæ aliquando deferri in processionibus etc. »). Ritteler précise que ladite châsse avait été, après la cession des reliques au duc de Savoie, de nouveau fermée (« praedicta capsa rursum clausa fuerit »). Outre les reliques corporelles, Ritteler mentionne des clous qu’il pense provenir du javelot ou de la cuirasse de saint Maurice (« vel ex hasta vel ex lorica sancti Mauritii »), dont une partie est toujours conservée[8]. Enfin, le tout est remis dans la Grande châsse : « omnes et singulæ in prædictam capsam et loculum repositæ et inclusæ rursum fuerunt, cum adiecta scheda rite subsignata fidem de his omnibus faciente. »

La visite de 1668 a laissé d’autres traces lisibles sur la Grande châsse de saint Maurice elle-même. Suite à la fixation du reliquaire sur une plaque de métal pour en assurer une meilleure manipulation, la planche de fond n’était plus visible. En vue de sa restauration, les conservateurs-restaurateurs Denise Witschard et Romain Jeanneret ont dégagé cette planche, ce qui a permis d’accéder de nouveau à la trappe, et de révéler plusieurs indices supplémentaires et concordants (ill. 7).

Une ouverture de 7 x 14 centimètres environ a été pratiquée sur la plaque de fond, vraisemblablement au XVIe siècle ; l’événement s’est produit soit en vue de la prise des reliques du saint pour le compte du duc de Savoie à la Noël 1590, soit à l’occasion de leur retour en 1599, si on postule le replacement dans un autre reliquaire entre les deux opérations. Elle se présente aujourd’hui comme une petite porte, mais la charnière et la serrure sont assurément modernes : la date de 1924, gravée à la pointe sur la face interne de la charnière, correspond au jubilé célébrant le 1400e anniversaire de la mort de Sigismond à l’occasion duquel on célébra le retour des reliques du fondateur et de ses enfants dans la châsse dite de saint Sigismond et de ses enfants, qui en avaient été distraites depuis la Révolution française[9]. En y regardant de plus près, on se rendra compte, d’une part, que la trappe n’est pas d’une essence différente de celle du coffre, comme le soupçonnait Daniel Thurre[10], mais bien de mélèze : elle a tout simplement été retournée lors de sa transformation en porte, peut-être en 1924. D’autre part, l’observation nous amène à considérer la présence de traces de trois ouvertures et fermetures, trois visites, vraisemblablement antérieures aux célébrations de 1924, que nous nous efforcerons de situer dans le temps.

La première ouverture a dû conduire au découpage de la trappe dans la planche de fond, peut-être à l’occasion du partage des reliques de saint Maurice. Elle a été refermée au moyen d’une toile grossière (de lin ?), collée mais apparemment également clouée ; des traces de cette toile sont repérables autour de l’ouverture et sur la face interne de la trappe, preuve qu’elle a bien été retournée lors de son montage en porte au début du XXe siècle. Lors d’une deuxième visite, la trappe a été fermée au moyen d’un papier collé et scellé de plusieurs sceaux ; ce « pansement », comme le troisième d’ailleurs, ne subsiste que sous la forme de lambeaux de papier maintenus à la planche de fond par des fragments de sceaux cassés. A la suite de la troisième ouverture, on procède de la même manière, mais à l’aide d’un papier plus large que le précédent qu’il recouvre en partie. L’attention s’est évidemment portée sur les fragments de sceaux, afin de les identifier.

Les sceaux fragmentaires qui scellent la deuxième ouverture ont été aisément identifiés, comme étant ceux de l’abbé Jean-Jodoc Quartéry (ill. 8) et de l’évêque Adrien IV de Riedmatten (ill. 9), les deux protagonistes majeurs de la visite de reliques de 1668. Quant au troisième sceau fragmentaire aujourd’hui encore lisible, situé le plus à l’extérieur, il se repère en quelques endroits, recouvrant parfois l’un des deux sceaux précédents (ill. 10) ; ce sceau est sans aucun doute plus récent que les précédents. Il présente un cartouche baroque orné en chef d’un chapeau de cardinal, dont les glands pendants, au nombre de trois, descendent en symétrie de part et d’autre, libérant au centre un lion issant[11]. La présence du chapeau cardinalice en chef semble évoquer la fonction de protonotaire apostolique. Si deux protonotaires apostoliques sont présents en 1668 – le chanoine de Sion Christian Ritteler, auteur du compte-rendu de visite, et un certain Jean de Sepibus, docteur en droit, chanoine et curé de Sion, mort en 1669 –, il ne s’agit pas de leurs armoiries. De plus, comme l’une des empreintes de ce sceau, toujours muet, recouvre les précédents, on peut être assuré qu’une troisième ouverture de la Grande châsse est intervenue après la visite de 1668, que nous ne pouvons pas encore documenter.

 

 

[1] Archives de l’Abbaye de Saint-Maurice (désormais AASM), DIV 1/1/1 ; l’extrait se trouve à la p. 289.

[2] Marianne Besseyre, « Cinq inventaires anciens du trésor de l’abbaye de Saint-Maurice d’Agaune (XVIe – XVIIIe siècles) : lecture critique », in L’abbaye de Saint-Maurice d’Agaune 515 – 2015, 2 : Le Trésor, Gollion 2015, p. 56.

[3] Conservée aux archives sous la cote AASM, CHN 64/1/27 (voir Julia M. H. Smith, « Les reliques et leurs étiquettes », in L’abbaye de Saint-Maurice d’Agaune 515 – 2015, 2 : Le Trésor, Gollion 2015,  p. 238).

[4] AASM, CHN 64/1/28. Sur le partage, voir Eugène Gross, « Aliénation d’une partie des reliques de saint Maurice », Echos de Saint-Maurice, 3 (1901), p. 453-460.

[5] Voir Daniel Thurre, « La châsse de l’abbé Nantelme du trésor de l’abbaye de Saint-Maurice », Annales valaisannes, 2e série, 62 (1987), p. 161-227, en particulier p. 178.

[6] L’objet, d’une hauteur totale de 5,7 cm, est en argent partiellement doré. Le flanc de l’objet est orné d’un mascaron en cuivre, formé d’une tête de lion tenant un anneau dans sa gueule, au milieu d’un cartouche ajouré sommé d’une petite pagode. Sur le fond de la boîte, bordés de deux cercles concentriques, se repèrent la marque crénelée d’un contrôle de titre, près de deux poinçons frappés : le premier, d’orfèvre, présente dans un cercle aplati les initiales TL, tandis que le second, de reconnaissance, reproduit une grappe de raisin dont on devine la tige.  La recherche spécifique pour identifier ces poinçons est en cours.

[7] AASM, CHA 64/1/13 (voir M. Besseyre, « Cinq inventaires… », p. 54-55).

[8] Dans son propre résumé, Jean-Jodoc Quartéry en compte quatre gros et quatre petits, dont on en a retrouvé que la moitié à l’ouverture du printemps 2017.

[9] Louis Poncet, « Les fêtes du 14e centenaire de Saint Sigismond », Echos de Saint-Maurice, 23 (1924), p. 38-42. Il est vraisemblable que ce fut le sort de toutes les châsses reliquaires conservées en l’abbaye, ce qui expliquerait que la date gravée sur la Grande châsse coïncide avec celle-ci.

[10] Daniel Thurre, L’atelier roman d’orfèvrerie de l’abbaye de Saint-Maurice, Sierre 1992, p. .

[11] Les glands pendants sous le chapeau semblent au nombre de trois (1 + 2) de chaque côté, ce qui correspond aux fonctions d’abbé et de protonotaire. Ce ne serait donc pas un sceau épiscopal, qui est à six glands pendants. L’identification des armes n’a pour l’instant pas abouti.

 

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(ill. 2)

 

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(ill. 5)

 

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