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Auteur/autrice : opusagaunum

Réparer le bras d’une sainte – Mode d’emploi

Réparer le bras d’une sainte – Mode d’emploi

Le relief de la Sainte Vierge a subi des dommages mécaniques à plusieurs reprises. C’est le cas notamment de son bras gauche qui avait été entièrement arraché par le passé avant d’être réparé une première fois. Vers les années 2000, lors de la fermeture de sa vitrine, ce bras a à nouveau été arraché, puis consolidé par une restauration d’urgence. Cette mesure devait être remplacé par une solution durable. C’est d’ailleurs ce point qui a été le déclencheur du projet d’étude et de restauration de la Grande châsse de saint Maurice.

Vue de la déchirure du bras et des petites pièces en argent utilisé lors d’une précédente restauration

Lors d’une intervention de cette nature, on cherchera toujours à opter pour une solution technique réversible, peu invasive pour l’objet et ses matériaux constitutifs. Ici, la brasure ou la soudure sont problématique puisque l’apport de chaleur endommagerait la dorure ou la polychromie et pourrait modifier la structure de l’argent et donc sa tenue mécanique (recuit). Quant au collage, avec ou sans pièce de renfort, il est difficile de garantir une intervention réversible, solide et stable sur le long terme. La solution retenue par l’atelier, consiste en l’ajout d’une pièce de renfort en argent, conçue de telle manière à ce qu’elle ne nécessite aucune intervention sur les matériaux d’origine de la Grande châsse.

Pour commencer, le bras a été refixé temporairement avec une résine époxyde et de la fibre de verre sur sa face visible. Cela permet de fixer la position souhaitée du bras pour réaliser une empreinte du revers à l’aide d’une silicone :

Vue de la prise d’empreinte du bras avec un silicone de moulage.

Ensuite, une contre-forme en plâtre a été coulée pour servir de moule à la fabrication d’un positif en film polymère. C’est cette dernière pièce qui va ensuite permettre de réaliser une coulée pour obtenir la pièce de renfort en argent.

Contre-forme en plâtre et pièce en polymère pour la coulée

La pièce de renfort est alors coulée en deux parties qu’il faut ensuite assembler. Il y a parfois des « défauts » de coulée, comme cela a été le cas ici avec une lacune qu’il a fallu combler. Des taraudages et des vis en argent sont réalisés pour permettre de visser le bras sur le support en se servant d’une ancienne restauration. Le support est finalement gravé pour mentionner la date et les artisans de la restauration. Tout ce travail minutieux a été effectué par Helmut Steiner, bijoutier-orfèvre à Saint-Maurice.

Fixation du bras sur son support en argent

Le support, sur lequel le bras est vissé, peut alors être remonté sur l’âme en bois en se servant des clous fixant les ornements voisins. Le relief de la Sainte Vierge peut être replacé sur son trône et ainsi sceller une des dernières étapes de la restauration.

Vue du pignon avec le remontage du bras sur son support, puis du relief de la Sainte Vierge
Un puzzle pour initiés

Un puzzle pour initiés

Le remontage des ornements de la Grande châsse est un processus long et minutieux. Chaque relief, chaque plaquette, chaque fragment doit retrouver son emplacement d’origine. Les ornements se superposent et l’organisation des décors impose un ordre de remontage strict aux restaurateurs. Pendant quelques instants, les mêmes gestes pratiqués 800 ans plus tôt par les orfèvres médiévaux sont répétés.

Plantage des clous à l’aide d’un bâtonnet en bambou – Crédit photo Bernard Hallet

Avant d’être refixé, chaque ornement est positionné par des épingles. Il faut parfois contraindre la pièce de métal pour qu’elle retrouve sa position. Les clous sont alors replantés un à un dans l’âme de mélèze. Ceux-ci n’ont rien perdu de leur vigueur, le clou « mord » et l’assemblage est solide. Parfois un ornement avait été monté à l’envers, un clou oublié, ou une fine surface du bois laissé visible. Lors de la restauration, ces particularités sont conservées, on ne « corrige » pas ce qui pourrait être considéré à tort aujourd’hui comme des imperfections.

Plaquette niellée montée « à l’envers » avec, à sa gauche, une zone où le bois est visible.

Positionnement d’une bordure en argent avec des épingles avant le clouage.

Tout au long du remontage, le travail des restaurateurs a été documenté. Voici une vidéo en accéléré pour découvrir quelques moments du remontage d’une face de la Grande châsse de saint Maurice :

Pose du premier clou

Pose du premier clou

Après la dépose des ornements, leur documentation, leur analyse, leur nettoyage, voici venir le temps du remontage. C’est plus de 300 ornements qui seront replacés par plus de 2000 clous d’argent. Chacun d’eux retrouvant sa niche pour ne pas altérer l’état originelle de la Grande châsse de saint Maurice.

L’équipe d’Opus Agaunum entouré de l’ensemble des ornements de la Grande châsse de saint Maurice quelques instants avant la pose du premier clou.

Pour marquer l’entrée dans la dernière étape des travaux de restauration, une cérémonie du premier clou s’est déroulée le 29 octobre 2020. Sous l’œil attentif de Monseigneur Scarcella, les conservateurs-restaurateurs ont replacé le premier relief d’argent de la Grande châsse. C’est saint Jean et saint André qui, les premiers, ont rejoint leur trône sur l’âme en mélèze.

Instant fatidique de la pose du premier clou pour refixer le relief de saint Jean et saint André

Chaque clou, dont la tête est polie par une brosse en acier doux, est replanté délicatement. Pour ne pas marquer la surface, les coups de marteau sont frappés par l’entremise d’un bâtonnet de bois. La longueur et la forme des bâtonnets sont adaptés pour garantir l’accès aux têtes de clous, quel que soit la pièce en cours de remontage.

Découvrez la pose du premier clou en regardant la vidéo enregistrée le 29 octobre 2020:

Sur les traces des artisans de l’âme en bois

Sur les traces des artisans de l’âme en bois

Pierre Boesiger conservateur-restaurateur bois au Musée d’Art et d’Histoire de Genève et Claude Veuillet, conservateur-restaurateur indépendant font équipe pour étudier l’âme de la Grande châsse. Pour fabriquer ce coffre, l’artisan a utilisé des planches provenant de deux mélèzes distincts. En témoigne une différence nette dans l’espacement des cernes des deux arbres. En plus de cela, il s’est servi d’un long morceau de chêne pour la faîtière du toit ainsi que du noyer pour reboucher des trous typiques de nœuds noirs.

Pierre Boesiger (à gauche) dépoussiérant la surface et Claude Veuillet (à droite) observant en lumière rasante afin de révéler les traces d’outils sur le bois.

D’anciens systèmes d’assemblage comme des tourillons et des chevilles ont été identifiés. Cela pourrait indiquer qu’une partie des planches de la Grandes châsses provenait initialement d’un autre dispositif. Celui-ci n’a pu être identifié pour l’instant mais il s’agissait probablement de simples panneaux de bois, puisqu’aucune autre marques (par ex. trous de clous, vernis, etc.) n’ont été observées.

Sélection de quelques indices observés sur l’âme (Prises de vue réalisées par Glassey et Martinez)

Des analyses au carbone 14 et une étude dendrochronologique ont été effectuées par le Laboratoire Romand de Dendrochronologie (LRD). Malgré des fourchettes de datation relativement restreintes, les spécialistes n’ont pas pu synchroniser les courbes dendrochronologiques des deux arbres entre elles, ni avec les référentiels datés de la base de données pour le mélèze de l’ensemble de l’arc alpin. Ceci est certainement dû aux attaques d’une chenille, la tordeuse du mélèze (Zeiraphera diniana), ayant pour conséquence des cernes extrêmement petits, voire manquants.

La synthèse de l’étude dendrochronologique et l’analyse au carbone 14 situe l’abattage de ces arbres entre les années 1179 et 1254. Issus de remploi ou employé ad hoc, il est donc tout à fait plausible de considérer que la Grande châsse a pu être constitué dans la première moitié du XIIIe siècle.

Saint Maurice et les quarante plaquettes

Saint Maurice et les quarante plaquettes

On dénombre plus de 40 plaquettes rectangulaires en argent doré ou partiellement doré utilisés sous des ornements filigranés. Ces derniers étant ajourés, il était nécessaire d’interposer une plaquette métallique pour éviter que le bois de l’âme soit visible.

Exemple de l’utilisation d’une plaquette dorées sous un ornement filigrané

Suite au démontage et au nettoyage, ces plaquettes ont révélé des traces d’anciens décors repoussés. Par la nature du décor observé, il semble que ces plaquettes proviennent d’un remploi de reliefs similaires à ceux observés sur des plaques de la Grande châsse. Ci-dessous on voit des photographies recto/verso d’une sélection de plaquettes dorées ainsi que le relevé manuscrit des décors présents. Les 4 premières plaquettes présentes des traces de décors végétaux et les trois dernières des traces de lettres. Ces décors sont identiques aux rinceaux des médaillons de la genèse présent sur les rampants du toit de la châsse.

Sélection de plaquettes dorées présentant des traces de décors (Recto / Verso / Relevé des traces)

Nous avons pour l’instant identifié dix-huit plaquettes provenant de reliefs de la genèse, douze de colonnes des reliefs des apôtres et cinq de la mandorle du Christ. Voici des propositions de l’origine d’une sélection de plaquettes dorées :

Illustration de l’emplacement d’origine de certaines plaquettes dorées

Il s’agit donc d’une preuve matérielle que la majeure partie de la Grande châsse provient du remploi d’un objet du XIIe siècle. Nous savons, grâce à deux documents datés de 1150, conservés aux archives abbatiales, que le comte de Savoie Amédée III emprunte, en 1147, un antependium (ou devant d’autel) pour financer sa participation à la deuxième croisade À sa mort un an plus tard, son successeur Humbert III ne peut rendre la table empruntée et remet à l’abbaye, en compensation, cent marcs d’argent et deux marcs d’or, pour refaire ce devant d’autel. L’historien de l’art Daniel Thurre a proposé plusieurs reconstitutions possibles de cet ornement d’autel. La composition la plus vraisemblable devait présenter un Christ en majesté accompagné de deux anges, encadré du tétramorphe et du collège apostolique au complet. Il pense en retrouver ainsi des fragments en remploi dans la Grande châsse.

Réduire le ternissement de l’argent avec un outil sur mesure

Réduire le ternissement de l’argent avec un outil sur mesure

La restauration des reliefs en argent et en argent doré continue. La méthode électrochimique, très peu invasive, donne entièrement satisfaction. Elle permet de réduire le ternissement puis, dans un second temps, les résidus d’argent qui demeurent en surface des dorures. En effet, après la première étape du traitement, il subsiste sur les dorures un fin dépôt d’argent qui attenu le rendu doré.

Schéma explicatif et photographies du reliefs de l’aigle pendant les différentes étapes du traitement de nettoyage du ternissement avec le pinceau électrolytique.

Cette technique, a été préférée aux méthodes mécaniques et chimiques traditionnelles. Les méthodes mécaniques consistent au retrait de la couche de ternissement par une poudre abrasive. Bien qu’assez fine, cette méthode modifie sensiblement l’aspect de surface par un polissage. De plus, il subsiste dans les creux des décors et les porosités de des grains abrasifs qu’il est très compliqué de retirer complètement. Durant la restauration de la Grande châsse nous avons repéré au moins deux campagnes de nettoyage mécanique avec la présence pâte à polir rouge et de poudre blanche (par ex. craie de champagne). On en distingue d’ailleurs sur la photographie du relief de l’aigle (ci-dessus à gauche) dans le bec, dans l’œil et sur le perlé au bas de la plaque. Les méthodes chimiques, comme les complexant ou certains acides faibles, fonctionnent bien sur les produits de corrosion du cuivre. En revanche, la gamme de produit efficace pour le ternissement de l’argent sont peu nombreux et occasionne de effets secondaires indésirables. La thiourée, bien qu’efficace, laisse un dépôt de surface qui va favoriser le reternissement de l’argent. Cette nouvelle oxydation est différente de celle formée naturellement et il est alors très compliqué de réintervenir autrement que mécaniquement.

Vue du dispositif technique nécessaire pour la réduction électrochimique du ternissement. Copyright Bernard Hallet (cath.ch)
Reliquaire en chantier

Reliquaire en chantier

Au mois de mai 2019, c’est ouvert à l’abbaye de Saint-Maurice, l’exposition « Reliquaire en chantier – La raison des gestes » :

Les quatre déclinaisons de l’affiche de l’exposition « Reliquaire en chantier » conçue par la graphiste Adeline Mollard.

Cette exposition présente les travaux de restauration en cours de la Grande châsse de saint Maurice. Elle se concentre sur l’étude de la châsse, son état de conservation et les différentes phases de transformation qu’elle a subies. Face à un objet d’art, l’historien conduit un travail d’identification qui permet de le replacer dans son temps et son lieu de création, c’est-à-dire de le dater et de le localiser.

Vue du bandeau lumineux installé dans le trésor pour présenter les indices matériels de la Grande châsse de saint Maurice.

Dans le cas de la Grande châsse, cette approche essentielle est singulièrement compromise car l’objet, stylistiquement hétérogène, n’offre pas de programme iconographique précis et présente un aspect composite qui révèle clairement des strates chronologiques distinctes. L’état « bricolé » du reliquaire et les diverses traces de réutilisation et de réparation que l’on peut observer ici et là, ont amené la plupart des auteurs à considérer qu’il avait été, sinon fabriqué du moins fortement transformé au XVIIe siècle, en réutilisant des fragments originaux de reliquaires médiévaux. Bien qu’il ait été prouvé par l’étude en cours que cela n’est pas le cas, il reste néanmoins difficile d’approximer la date et le lieu de fabrication de cet objet composite en utilisant les instruments habituels de l’histoire de l’art, à savoir les comparaisons iconographiques et l’analyse stylistique, puisque les réponses proposées jusqu’ici restent peu satisfaisantes. Cependant, nous avons opéré depuis quelques décennies un retour à l’artefact dans le sens d’un material turn (ou tournant matériel). A cet égard, les médiévistes s’efforcent plus particulièrement d’équilibrer les qualités haptiques (ou tactiles) et optiques de l’objet. Il s’agit là d’une amélioration épistémologique indéniable qui a permis non seulement des (re)découvertes et des réattributions précieuses, mais aussi de restituer avec profit la matérialité et l’agentivité dans le discours historien. Ce « tournant » exige une meilleure intégration des contributions spécifiques des chercheurs des sciences de la conservation et celles des sciences historiques. Dans le cas présent, nous avons précisément établi ce protocole dès l’entame des travaux, qui devraient constituer à terme l’analyse matérielle la plus complète de l’objet. Cette exposition est l’occasion de présenter au public les résultats intermédiaires de l’étude.

Reconstitution de l’agencement supposé du devant d’autel Roman duquel pourraient provenir les reliefs des apôtres et du Christ
Vue « éclatée » des ornements du pignon de la Sainte Vierge pour illustrer l’économie et le remploi patrimonial
Des gemmes antiques pour illuminer un reliquaire médiéval

Des gemmes antiques pour illuminer un reliquaire médiéval

Des pierres précieuses polies, taillées ou gravées, ornent la Grande châsse de saint Maurice ainsi que d’autres pièces du trésor abbatial. Ces gemmes, datant pour la plupart de l’Antiquité, sont couramment utilisées pour décorer et magnifier les objets médiévaux, notamment les reliquaires. Le remploi de gemmes antiques gravées sur des objets chrétiens peut surprendre, en raison de leur iconographie païenne. Toutefois, il faut apprécier ces merveilles avec un œil médiéval, où l’éclat et la préciosité participent de la signification de ces œuvres d’orfèvrerie religieuse. La Grande châsse de saint Maurice, en plus de sa très riche ornementation d’argent, d’argent doré et de plaquettes niellées, est rehaussé par près de 200 gemmes, verres et pâtes de verre sertis. Ces derniers bénéficiaient d’une préciosité symbolique, car ils étaient difficiles à produire avec les techniques à disposition.

Les gemmes présentes sur les objets liturgiques des trésors d’église proviennent de dons de fidèles, de pèlerins, de visiteurs illustres ou de souverains européens. Ces pierreries sont ensuite montées sur une sertissure ou au sein d’un décor cloisonné. Sous les gemmes, on dispose également une petite pièce polie ou gaufrée en argent ou en or – appelé paillon ou clinquant – qui sert à réfléchir la lumière pour rehausser la couleur et la luminosité des pierres. L’étude de leurs propriétés optiques (par exemple : couleur, transparence, lustre, etc.), permet de les identifier tandis que l’observation de leurs caractéristiques internes (par exemple : inclusions, fractures, etc.) et d’autres propriétés physiques et chimiques peut permettre d’identifier leur provenance.

La Grande châsse de saint Maurice compte 102 verres et pâtes de verre, 20 améthystes, 18 saphirs, 15 calcédoines (sardonyx, cornaline et onyx), 10 quartz, 9 émeraudes, 8 grenats, 5 perles nacrées, etc.

Analyse des alliages d’argent

Analyse des alliages d’argent

Si l’époque d’origine des grands reliefs (Apôtres, Christ, Sainte Vierge, etc.) est connue par l’étude stylistique, il n’est pas possible d’identifier les nombreuses plaques d’ornements peu ou pas décorées. Pour tenter de recomposer au mieux le dispositif d’origine et mieux comprendre la provenance de ces plaques, il est nécessaire de faire parler la matière. La spectrométrie de fluorescence des rayons X portable permet une étude in situ et comparative des éléments d’alliage des plaques d’argent. Cette technique non-destructive ne nécessite aucun prélèvement. Elle permet une analyse élémentaire semi-quantitative (approximation de la teneur de chaque élément de l’alliage). Notre stratégie a été de l’utiliser sur l’intégralité des ornements pour réaliser une étude comparative et ainsi classer les alliages en fonction de leur pourcentage de cuivre, d’or et de plomb – éléments typiques des alliages d’argent médiévaux.

Analyse par fluorescence des rayons X portable sur le Buste reliquaire de saint Candide avant sa restauration (Photo prise en 2012 dans l’ancienne salle du Trésor)

Dans notre étude, c’est le pourcentage de cuivre qui a donné les résultats les plus représentatifs. Pour les reliefs dits romans de la Grande châsse (datée stylistiquement au XIIe siècle), la teneur en cuivre varie entre 0,8 et 1,6%. Le relief du Christ est mesuré autour de 1,1 % et les plaques des rampants du toit présentent des taux variants entre 1,4 et 1,6%. Même si les différences sont faibles au regard de la technique utilisée, on remarque une grande régularité lorsque l’on multiplie les mesures sur un même relief. Ces résultats sont intéressants, puisque cela tend à démontrer la maitrise métallurgique des ateliers de l’époque. En effet, un relief avec plus de volume sera plus facile à travailler au repoussé et au martelage s’il contient moins de cuivre.

L’économie patrimoniale comme mise en œuvre matérielle et sémantique au sein de l’atelier médiéval : le cas des remplois de la Grande châsse de saint Maurice

L’économie patrimoniale comme mise en œuvre matérielle et sémantique au sein de l’atelier médiéval : le cas des remplois de la Grande châsse de saint Maurice

Le texte qui suit est le résumé de la communication prononcée le vendredi 5 octobre 2018 au MuCEM de Marseille, à l’occasion du colloque « Atelier(s) d’artiste(s). Lieux et processus de production. Matériaux pauvres – Matériaux nobles », organisé par le Sfiic en partenariat avec le CICRP, le MUCEM et le Musée de la Musique.

Prof. Dr. Pierre Alain Mariaux (Institut d’histoire de l’art et de muséologie, Université de Neuchâtel), Romain Jeanneret (Atelier de restauration de l’Abbaye de Saint-Maurice d’Agaune) et Denise Witschard (Atelier de restauration de l’Abbaye de Saint-Maurice d’Agaune)

 

Introduction

La Grande châsse de saint Maurice (fig.1), réalisée à la fin du premier quart du XIIIe siècle, toujours conservée dans le trésor de l’abbaye éponyme, est l’un des reliquaires les plus importants pour la communauté canoniale de Saint-Maurice d’Agaune (Valais, Suisse), puisqu’il contient les reliques du saint patron.

Fig.1 : Vue de ¾ de la Grande châsse de saint Maurice (avant restauration)

Portée en procession chaque année à l’occasion de la fête patronale (22 septembre), la châsse reliquaire a subi plusieurs outrages au cours de son existence. Son état de conservation actuel a motivé une intervention de restauration complète, consistant en la mise à nu du reliquaire par la dépose de l’ensemble des plaques d’argent repoussé, parfois doré, clouées sur le coffre en bois, avant complet nettoyage et consolidation. C’est ainsi que depuis janvier 2017, une équipe pluridisciplinaire, composée de deux conservateurs-restaurateurs, de trois historien(ne)s de l’art, d’un historien, d’un historien du bois médiéval, d’un orfèvre et d’un liturgiste, accompagne l’étude et la conservation-restauration du reliquaire, dont on soupçonne depuis longtemps qu’il résulte d’une construction chaotique, fruit de plusieurs interventions successives a priori échelonnées du XIIIe au XVIIe siècle. A mi-chemin de la recherche, cet article présente, à partir du donné matériel (lectures des traces, indices d’assemblage, etc.), le contexte et les modalités de création au sein d’un atelier d’orfèvrerie médiéval.

Une vie avant la châsse

Nous savons, grâce à deux documents datés de 1150, conservés aux archives de l’Abbaye de Saint-Maurice, que le comte de Savoie Amédée III emprunte, en 1147, un antependium pour financer sa participation à la deuxième croisade. A sa mort un an plus tard, son successeur Humbert III ne peut rendre la table empruntée et remet à l’abbaye, en compensation, cent marcs d’argent et deux marcs d’or en plusieurs versements échelonnés de 1150 à 1154, pour refaire cet ornement. Le remboursement d’Humbert constitue un apport de métal précieux qui, même s’il n’efface pas la dette originale du comte de Savoie, est destiné, au plus tard dès 1154, à la fabrication d’un parement d’autel censé remplacer à l’identique la table originelle, et peut-être aussi à la confection des deux reliquaires, le chef de saint Candide et le bras de saint Bernard. On a proposé plusieurs reconstitutions possibles de cet ornement d’autel façonné à l’identique du premier, sur un ou deux registres, mais la composition la plus vraisemblable devait présenter un Christ en majesté accompagné de deux anges, encadré du tétramorphe et du collège apostolique au complet, copiant qui puis est la table d’or originale (fig.2). Plusieurs auteurs pensent retrouver les fragments de ce second ornement d’autel, remontés en forme de châsse, dans la Grande châsse de saint Maurice. Les avis divergent quant à la date de ce remontage : la tradition locale a retenu le 17e siècle, alors que nos indices plaident en faveur d’un remontage contemporain ou de peu postérieur à la révélation de 1225.

Fig.2 : Reconstitution de l’antependium originel proposé par Daniel Thurre

Une histoire de style

Quoi qu’il en soit, il ne fait aucun doute que la Grande châsse de saint Maurice est constituée du remploi de plusieurs objets, en témoignent l’hétérogénéité des reliefs et l’assemblage de divers éléments de différentes époques. La majorité des reliefs qui proviennent de l’antependium – comme le Christ (fig.3), le collège apostolique et les médaillons de la Genèse – sont de style roman et datés au XIIe siècle. Le relief représentant la sainte Vierge est de style gothique (fig.4) et proviendrait d’un objet non identifié datant du premier quart du XIIIe siècle; les plaquettes niellées et gravées sur lesquels court une inscription, à la base de la face des anges comme au pignon de la Vierge , datent du milieu du XIIe siècle ; les gemmes montées sur un réseau d’arcatures elles-mêmes fixées sur une petite plaquette d’argent bordée par un filigrane semblent dater du XIe siècle. Tous les ornements datés par leur style sont donc contemporains ou antérieur au premier quart du XIIIe siècle. Si la châsse avait été montée au XVIIe siècle, on pourrait s’attendre à trouver des éléments plus récents, ce qui ne semble pas être le cas ici. Autre constatation, le fait que les ornements et plaques ont été remployés et non pas recyclés nous renseigne sur le contexte de fabrication et les limites techniques et/ou financière qui avaient cours au moment de l’assemblage de ce reliquaire.

Fig.3 : Vue du pignon roman du Christ                       

Fig.4. : Vue du pignon gothique de la sainte Vierge

 

Démontage et remploi

Si la nature hétérogène de la Grande châsse était connue, ce n’est que par la dépose complète de son épiderme que sa pleine complexité a pu être révélée. En effet, on ne dénombre pas moins de 2000 clous et plus de 300 pièces d’ornements différentes, organisées de sorte à créer un ensemble cohérent. Le deuxième motif d’interrogation concerne la grande économie de matière, en témoigne le remploi systématique et les découpes au plus près des reliefs comme on peut le voir clairement pour les deux pignons, ici en cours de démontage. (fig.5 et 6).

Fig.5: Vue du pignon du Chris pendant le démontage

Fig.6: Vue du pignon de la sainte Vierge pendant le démontage

L’observation de tous ces éléments ornementaux nous fait penser qu’aucun élément n’a été créé ad hoc pour habiller la Grande châsse. La totalité des plaquettes, reliefs, gemmes ou autres petites tôles de comblement proviennent de remplois d’un nombre d’objets originels plus important qu’imaginé jusqu’ici. Quantité de plaques ne présentant à première vue aucun décor, semblent avoir été retravaillées sans recuit pour en aplatir les reliefs. Elles apparaissent aujourd’hui particulièrement accidentées. Certaines plaquettes dorées portent encore ici et là des vestiges de décor de rinceaux et de lettres faisant penser à ce que l’on observe sur les reliefs des rampants et son cycle de la Genèse.

Ces pièces de remploi ne font pas que recouvrir l’âme en bois, elles ont imposé ses proportions et sa géométrie peu commune. L’artisan – qu’il soit orfèvre ou non – dispose d’un nombre fini d’éléments provenant d’objets antérieurs. Il doit alors constituer un nouvel objet complet et cohérent. Les grands reliefs des apôtres et des archanges imposent le module des grandes faces, tandis quel le relief de la Vierge (ici plus grande que le Christ) nécessite d’aménager des pignons suffisamment en hauteur pour pouvoir l’accueillir. Le profil du toit se dessine par la hauteur des plaques de la Genèse qui ont dû être découpées et légèrement superposées pour pouvoir s’intégrer dans la longueur. Les différents étages du toit et les moulures de toutes les faces permettent d’accueillir toutes les plaquettes niellées ou ornées de gemmes récupérées sur des reliures de livres précieux ou d’autres objets non identifiés.

Des sceaux, une porte et des reliques

Sur la plaque de fond de la châsse, on observe une petite ouverture entourée de trois types de sceaux, de restes de toile et de papier de scellement. Les deux sceaux les plus anciens appartiennent à Jean-Jodoc Quartéry (1608-1669), abbé de St-Maurice, et Adrien IV de Riedmatten (1613-1672), évêque de Sion, et attestent de l’ouverture de la châsse le 17 juin 1667. Cet épisode est relaté par l’abbé Quartéry dans un compte-rendu décrivant la découverte de deux documents, un parchemin et une feuille, qui sont toujours conservés aux archives abbatiales : le premier est une étiquette identifiant les reliques de saint Maurice, dans une textualis gothique à l’encre rouge datée du XIIIe siècle; la seconde est un compte-rendu succinct du partage du corps du saint avec le duc de Savoie. Ce dernier document, daté du 22 juillet 1599, rappelle en effet l’événement de la division des reliques du saint patron, intervenu neuf ans plus tôt, et explicite le retour des reliques du saint dans la Grande châsse par Adrien II de Riedmatten, abbé commendataire de Saint-Maurice (1587-1604). Ces documents ne permettent pas de trancher quant à la localisation des reliques du saint avant le partage controversé : se trouvaient-elles dans la châsse dite de Nantelme, reliquaire daté de 1225 et réalisé à la demande de l’abbé Nantelme si l’on se fie à une longue inscription fixée sur son faîte ? Etaient-elles au contraire de tout temps déposées dans la Grande châsse ? Sur la base de ces informations, il est impossible de répondre à la question ; en revanche, cet élément apporte une preuve indirecte de l’existence de la Grande châsse de saint Maurice au moins dès la fin du XVIe siècle. Comme on l’a déjà expliqué plus haut, la tradition considérait la trappe et les sceaux du XVIIe siècle comme contemporains de la construction de la Grande châsse, il est démontré ici qu’elle est plus ancienne.

Fig.7 : Vue de la plaque de fond de la Grande châsse, avec détails légendés des sceaux de la visite de 1667

La dépose de la totalité des reliefs permet aussi d’étudier l’assemblage du coffre en bois. Celui-ci a été fabriqué en deux parties indépendantes : la caisse et le toit. Chacune des parties a ensuite été ornée des différents reliefs et gemmes remployés. Les reliques sont alors déposées dans le coffre, le toit positionné, puis condamné par les deux longs clous en fer. Quelques éléments sont encore placés à cheval sur l’interface entre la caisse et le toit pour terminer le reliquaire. La Grande châsse de saint Maurice a donc été pensée et assemblée de sorte à ne pas être visitée.

Fig.8 : Vue d’une face latérale de l’âme en bois

 

Fig.9 : Illustration du système de fermeture du reliquaire

Les cernes de l’âge

Comme on l’a vu, l’étude des archives et l’étude stylistique ne permet pas de résoudre la question de la période d’origine de la Grande châsse. La restauration du reliquaire offre une occasion unique, puisqu’elle donne, pour la première fois, un accès complet à l’âme en bois. Dès lors, la datation du bois par une étude dendrochronologique couplée à des analyses de C14 apparait pertinente et justifiée. Ces travaux ont été menés en collaboration avec le Laboratoire Romand de Dendrochronologie et l’ETH de Zurich.

Le premier constat de cette étude, montre l’utilisation de deux mélèzes distincts pour la fabrication du coffre et d’un chêne pour le faîte du toit. Ensuite, tant l’étude dendrochronologique que les résultats d’analyse du C14 indiquent que les trois arbres sont très proches, voire même contemporains. Il semble donc que les bois utilisés pour la Grande châsse font partie d’une seule et même phase de construction. Nous n’avons probablement pas affaire à des planches réemployées ni à des rénovations. La synthèse des trois fourchettes de datations obtenus sur les différents arbres situe leur abatage entre les années 1179 et 1254[1]. Si elle ne peut le confirmer, ce résultat renforce malgré tout l’hypothèse selon laquelle la Grande châsse a été constitué au premier quart du XIIIe siècle.

Faire parler la matière

Si l’époque d’origine des grands reliefs (Apôtres, Christ, sainte Vierge, etc.) est connue par l’étude stylistique, il n’est pas possible d’identifier les nombreuses plaques d’ornements peu ou pas décorées par les mêmes méthodes. Pour tenter de recomposer au mieux le dispositif d’origine et comprendre la provenance de ces plaques, il est nécessaire de les analyser plus en profondeur. Il existe évidemment un nombre conséquent d’analyse avec ou sans prélèvement, destructive/non-destructive, quantitative ou qualitative et il convient de peser les avantages et inconvénients de chacune. En nous basant sur les des travaux précédents (Grande châsse de Sion et Châsse de saint Sigismond et de ses Enfants), la capacité de l’équipe à exploiter pleinement les résultats et leur accessibilité technique et financière, nous avons opté prioritairement pour deux techniques : Spectrométrie de fluorescence des rayons X et Etude des rapports isotopiques du plomb.

  1. La spectrométrie de fluorescence des rayons X portable (Niton™ XL3t GOLDD+ XRF Analyzer) permet une étude comparative des éléments d’alliage des plaques d’argent. Cette technique non-destructive ne nécessite aucun prélèvement. Elle permet une analyse élémentaire semi-quantitative (approximation de la teneur de chaque élément). Il est aussi relativement aisé de l’étendre à l’intégralité des tôles pour réaliser une étude comparative avec l’objectif de classifier les alliages en fonction de leur pourcentage de cuivre, d’or et de plomb – typique des alliages d’argent médiévaux (Schweizer, 2008). Le pourcentage de cuivre peut-être déterminant, car il est ajouté à l’alliage d’argent pour en augmenter la dureté et en diminuer le coût. L’or, quant à lui, est présent naturellement dans le minerai d’argent et l’analyse d’une teneur remarquable peut être le marqueur d’un recyclage (refonte d’argent doré ou partiellement doré). Quant au plomb, il est évidemment présent puisque l’argent est extrait initialement de la galène, un minerai de sulfure plomb contenant de l’argent. Certains aspects inhérents aux alliages d’argent comme le ternissement et l’enrichissement de surface ont ici une influence négligeable pour caractériser les alliages. Dans le cadre de cet article, seul le pourcentage de cuivre est pris en compte pour étayer le propos.

Les reliefs des apôtres et des archanges présentent un pourcentage de cuivre très faible variant entre 0,8 et 1,1%, le relief du Christ est mesuré autour de 1,1 % et les plaques des rampants du toit présentent des taux variant entre 1,4 et 1,6%. Même si les différences sont faibles au regard de la technique utilisée, on remarque une grande régularité lorsque l’on multiplie les mesures sur un même relief. Ces résultats sont intéressant, puisque cela tend à démontrer la maitrise métallurgique des ateliers de l’époque. En effet, un relief avec plus de volume sera plus facile à travailler au repoussé et au martelage s’il contient moins de cuivre. Les éléments provenant de l’Antependium du XIIe siècle sont très proches dans leur composition et les différences mesurées correspondent aux besoins techniques de mise en forme. Le relief de la Vierge contient un pourcentage de cuivre légèrement supérieur à 2,5%, tout comme le relief de l’aigle et deux petites plaques ornées d’un ange, qui sont aussi de style gothique. Il est pertinent de penser que ces reliefs constituaient un seul et même ensemble. Si certaines plaquettes sont constituées dans un alliage très proche de ceux des grands reliefs – et pourraient y être rattachées – on mesure quantité d’éléments de décor dont les pourcentages en cuivre varient entre 4 et 8% sans constituer de groupe remarquable. Ces mesures renforcent le sentiment que ces plaques sont remployées et non recyclées.

  1. L’étude basée sur les rapports isotopiques du plomb présent dans les alliages d’argent, permet de mettre en lien la plaque considérée avec des gisements ou des groupes de gisement de minerai. L’objectif est alors de retrouver l’origine géologique de l’alliage d’argent qu’il soit unique ou complexe en cas de mélange de minerais ou de recyclage (Guénette-Beck et Serneels, 2010). Cette technique nécessite le prélèvement et la destruction de quelques milligrammes de matière et ne peut évidemment être effectuée sur la face visible des décors. Profitant de la dépose des décors et du grand potentiel de recherche de cette technique, nous avons décidé d’effectuer 40 prélèvements couvrant les différentes catégories de plaques d’argent (style, techniques de mise en œuvre, etc.). Cette technique a également été mise en œuvre sur deux autres châsses reliquaires valaisannes de la même période, ce qui nous offre une base comparative très intéressante.

À l’heure de la rédaction de ce résumé, les analyses isotopiques ont été effectuées mais les résultats n’ont pas encore été étudiés. Il est prévu de les présenter dans la version finale du présent article.

Conclusion

Dans notre exemple, ce qui semble déterminant est l’économie des moyens mis en œuvre, privilégiant le mélange de matériaux « pauvres » et de matériaux « nobles », d’éléments « neufs » et « anciens ». Dans l’état actuel de nos recherches, nous pouvons établir que les orfèvres médiévaux actifs au sein de l’atelier de l’abbaye de Saint-Maurice ont développé une stratégie réfléchie qui fait du remploi, à la fois, un puissant moteur de création originale et un vecteur de transmission mémorielle. En effet, l’objet étudié est construit sur la base d’au moins trois objets antérieurs, démantelés, adaptés et réassemblés sur un nouveau dispositif (âme en bois) ; cette opération entraîne des modifications non seulement matérielles, mais également sémantiques. Notre communication se propose de présenter la méthodologie que nous avons suivie pour l’étude, afin d’expliciter les conditions de création originale au Moyen âge et ses effets sur la conservation-restauration d’aujourd’hui.

 

[1] Jean-Pierre HURNI et Bertrand YERLY « Réf. LRD18/R7592 », 2018.